Entretien avec Pierre Auger (1986) Picard

De Histoire de l'IST

Cette page donne des extraits d'un entretien avec Pierre Auger réalisé par Jean-François Picard et Elisabeth Pradoura le 23 avril 1986.

Cet entretien fait partie d'une collection visible sur le ste HistCnrs[1]

Contexte

Pierre-Victor Auger est un physicien français, né à l'aube du XXe siècle (en 1899).

Proche collaborateur de Jean Perrin, il a fait partie des fondateurs du CNRS, lors de la déclaration de guerre de 1939-1945. Plus précisément, il a créé le centre de documentation du CNRS.

Après la guerre il a mené une prestigieuse carrière au service de la société avec par exemple :

  • Président du CNES (1961-1962)
  • Directeur général du Conseil européen de recherches spatiales (ESRO, 1964-1967)

Le site dédié à l'histoire du CNRS (HistCnrs) contient un entretien détaillé sur l'ensemble de sa carrière. Nous reproduisons ici le passage dédié à la création du Centre du Documentation du CNRS.

Extraits

Création du Centre de documentation du CNRS

En 1939, vous avez commencé à vous occuper de documentation scientifique au CNRS

J'y ai créé le Centre de documentation. L'affaire a commencé au moment de la déclaration de guerre en 1939. J'ai reçu un jour un coup de téléphone. C'était un de mes amis, plus âgé que moi, chimiste, qui était mêlé aux recherches pour la guerre. Il ne pensait pas au CNRS, mais il m'a dit : "Il faudrait créer un organisme de documentation pour aider les laboratoires qui travaillent pour la Défense Nationale, (et qui) leur donnerait des indications bibliographiques leur permettant de rester au courant des travaux scientifiques réalisés ailleurs". A ce moment-là, j'étais responsable des 'Tables annuelles de constantes', un dispositif international qui faisait partie de l'Union de Chimie pure et appliquée dont le responsable était Charles Marie, un professeur à l'École de chimie de Paris. C'est lui qui m'avait embauché. Ceci a du se passer en 1937 et pendant deux ans j'avais organisé ces 'Tables'. Il s'agissait de la publication en français de liste de grandeurs physiques et chimiques utiles pour les laboratoires, des constantes physiques et chimiques, par exemple des vitesses de réactions.

Rien de bibliographique ?

Non, juste des données dont on indiquait à chaque fois la provenance. Il ne fallait surtout pas allonger, elles devaient être suffisamment résumées pour être utilisables. Pour ces 'Tables', je disposais d'un petit secrétariat rue Pierre Curie, en face de la grille d'entrée du laboratoire, dans l'appartement d'une maison particulière. J'ai donc reçu un coup de téléphone de cet ami dont le nom ne me revient pas. Il était naturellement membre de l'Institut et professeur au Collège de France. Je lui ai répondu que je pouvais tenter quelque chose en me servant de mon secrétariat des 'Tables'. J'ai alors imaginé un dispositif que j'ai baptisé `Centre de documentation pour les laboratoires travaillant pour la guerre'. A ce moment-là je ne pensais même pas au CNRS, mon idée était de continuer à assurer la circulation de l'information scientifique, malgré les restrictions de la guerre. Un certain nombre de personnes feraient des analyses, un peu comme faisait à l'époque la Revue de chimie. Mon père travaillait pour (cette dernière), il publiait de petits extraits bibliographiques d'une dizaine de lignes ou d'une demi page. Mon idée était de faire quelque chose de plus restreint, de façon à pouvoir publier rapidement des indications bibliographiques. Je pensais à une livraison mensuelle qui indique, chaque fois, les publications les plus intéressantes avec le titre, la date, l'auteur, etc. et une analyse que j'appelais 'signalétique'. Mais il fallait tout de même l'installer au sein d'un organisme fonctionnel et naturellement j'ai pensé que le CNRS était tout indiqué. J'en ai parlé aux responsables du Centre. Mais il y a une personne qui s'y est opposé avec violence, c'était le directeur de la Maison de la chimie.


Jean Wyart prend le relai

Pourquoi avez vous quitté la France ?

Je commençais à être mêlé à des affaires de Résistance et la Gestapo était venue ici, chez moi, à plusieurs reprises. J'avais emmené ma femme et mes filles de l'autre coté de la ligne de démarcation, grâce à un directeur (ou un grand chef de bureau) de l'Enseignement supérieur qui m'avait donné la possibilité de passer avec ma famille, "pour aller travailler au pic du Midi". J'étais censé aller étudier les rayons cosmiques. Avant guerre, Laugier avait créé au quai d'Orsay un service des oeuvres qui s'occupait des relations scientifiques avec l'étranger. J'avais eu des rapports avec lui. Il était dirigé par un homme très gentil qui m'a facilité les choses. Il était en contact avec les américains. L'Amérique n'était pas encore en guerre. Ce service des oeuvres fonctionnait aussi à Vichy. J'ai franchi la ligne de démarcation, j'avais un ausweiss régulier obtenu par la direction de l'enseignement supérieur où il y avait des gens très chics. Je suis donc arrivé à Vichy et j'ai vu un fonctionnaire des affaires étrangères à l'hôtel du Parc. Il s'agissait de Varin qui faisait de la résistance. Il m'a obtenu un peu d'argent pour partir et m'a dit qu'il fallait que je quitte Vichy dans des conditions normales, donc que j'aille faire visite au directeur du service des relations scientifiques et techniques. J'y vais et je rencontre un personnage derrière un grand bureau. "Ah ! Vous venez de zone occupée ! Qu'est-ce qu'on pense du Général de Gaulle à Paris ?" Ça faisait un drôle d'effet dans l'hôtel du parc à Vichy ! "Parlez librement, je suis au courant..." Et je lui ai raconté ce qui ce passait à Paris. Ce personnage était de la famille du général de Lattre de Tassigny, un frère ou un cousin... Varin, lui aussi racontait de drôles d'histoires. Un jour, on lui dit qu'un visiteur étranger le demande au rez-de-chaussée, dans la salle des pas perdus de l'Hôtel du Parc. "Il a un accent terrible, on est un peu inquiet..." C'était un pilote anglais qui avait été descendu dans le Nord. Varin l'a fait passer en Suisse.

Et vous avez passé la main au Service de documentation

En partant, je m'étais dit qu'il me fallait un successeur à la documentation. J'avais parlé de la question avec Jean Wyart qui avait accepté de me remplacer. Il s'est très bien tiré d'affaire et a immédiatement repris et développé le Service dont Il a même... épousé la secrétaire. Celle-ci m'avait aidé pour dactylographier mon premier livre (Des rayons cosmiques) que j'avais écrit en 1940 et publié aux Presses universitaires. Wyart ayant pris ma succession, j'étais tranquille, les choses étaient en bonnes mains. Effectivement quand je l'ai rencontré à Londres en 1944, il m'a raconté comment l'affaire s'était développée.


Voir aussi

Notes
Notes de gestion
  • Signalement : 10 avril 2021